Centres d’investissement régionaux : vingt-quatre ans de réforme, une seule ambition

De la Lettre royale du 9 janvier 2002 à la réforme réglementaire la plus récente : comment le Maroc a construit, corrigé puis renforcé son point de contact unique pour les investissements régionaux – et ce qui reste à faire.
Un système né d’une volonté politique claire (2002)
Les Centres d’investissement régionaux (CRIs) ont leur origine dans la lettre adressée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI au Premier ministre le 9 janvier 2002, appelant à la déconcentration de la gestion des investissements et à la création d’un point de contact régional.[1]. Seize centres ont été créés, un par région — la carte administrative alors en vigueur comprenait 16 régions — sous l’autorité des Walis, avec pour mission de simplifier la création d’entreprise et le traitement des projets d’investissement. Le décret n° 2-03-727 du 26 décembre 2003 organise leur fonctionnement ; le décret du 11 décembre 2009 réglemente leur régime de rémunération du personnel.
Juridiquement, les CRI étaient à cette époque des Services d’État autonomement gérés (SEGMA) — une véritable autonomie de gestion, mais sans personnalité juridique propre. La supervision (tutelle) était assurée par le ministère de l’Intérieur, par l’intermédiaire de sa Direction des affaires économiques, en coordination avec les Walis régionaux.
Des résultats tangibles, mais un plafond institutionnel
Le bilan quantitatif de la première génération de CRI est significatif : le nombre d’entreprises créées est passé de 8 700 en 2003 à 26 271 en 2015 (environ 270 000 au cours de la période), les délais de traitement sont passés de deux mois à une moyenne de 2 à 6 jours, et jusqu’en 2015, 29 700 projets d’investissement d’un montant de 1 922 milliards de MAD ont été traités. Douze des seize centres ont obtenu la certification ISO 9001.[2].
Mais la même évaluation de la Cour des comptes (janvier 2023) documente également les limites structurelles du modèle : aucune stratégie commune parmi les 16 CRIs depuis leur création, seulement 4 centres disposant d’une représentation administrative complète au sein du point de contact unique, 7 centres n’ayant aucune interconnexion informatique avec les administrations partenaires malgré l’existence du système SI-INVEST, aucun système de paiement unifié pour les frais de création d’entreprise et un statut du personnel resté incomplet.[3]. Le constat est clair : l’outil fonctionne, mais son architecture institutionnelle a atteint ses limites.
2015 : la régionalisation avancée réduit le nombre de CRI de 16 à 12
Le décret n° 2-15-40 du 20 février 2015, publié en vertu de la loi organique n° 111-14 sur les régions, a redessiné la carte régionale du Royaume et a réduit le nombre de régions de 16 à 12.[4]. Les CRIs, dont les localisations respectent strictement la carte régionale, ont été consolidées en conséquence : c’est cette réorganisation territoriale — et non une décision spécifique à la gouvernance des investissements — qui explique pourquoi le Maroc compte aujourd’hui 12 CRIs, un pour chaque région, plutôt que 16. Les données de 2003 à 2015 citées ci-dessus, ainsi que les statistiques de la Cour des comptes pour cette période, font donc encore référence à la précédente carte de 16 centres ; toute comparaison sur le temps doit tenir compte de ce changement d’échelle.
2017 : une critique royale sans pitié
C’est dans son discours du Jour du Trône du 29 juillet 2017 que le roi Mohammed VI a prononcé le jugement le plus dur jamais prononcé publiquement à l’égard des CRIs de première génération : “ Par exemple, les pôles d’investissement régionaux – à l’exception d’un ou deux – constituent un problème. Ils entravent l’acte d’investissement au lieu de servir de mécanisme d’incitation ”[5]. Cette critique royale a placé la réforme des CRIs au premier rang des priorités du gouvernement : le chef du gouvernement de l’époque, Saad Dine El Otmani, a soumis au Roi une stratégie de réforme que l’exécutif a qualifiée de réforme prioritaire.[6] — un travail qui, deux ans plus tard, aurait conduit à la loi 47-18.
2019 : La loi 47-18 modifie la nature juridique du CRI
La réforme introduite par la loi n° 47-18 a transformé les CRI en établissements publics dotés de personnalité juridique et d’autonomie financière, dirigés par un conseil d’administration composé de représentants régionaux et du secteur privé. Le décret d’application n° 2-19-67 du 17 avril 2019 précise les détails.
La contribution la plus structurante de cette loi est la création de la Commission régionale d’investissement unifiée (CRUI), qui remplace le patchwork de commissions sectorielles précédent par un seul organe décisionnel. Ses avis doivent désormais être motivés et exécutoires, ses réunions doivent se tenir au moins une fois par semaine et le délai maximum de traitement légal est fixé à 30 jours.
De 2020 à présent : la digitalisation grâce à CRI-Invest
Outre la réforme juridique, une plateforme électronique dédiée — CRI-Invest — est mise en place progressivement depuis 2020 : elle permet aux investisseurs de déposer un dossier, de suivre en ligne le traitement de celui-ci et d’obtenir des actes administratifs et des autorisations sans avoir à se présenter en personne.[7]. Cette digitalisation répond directement à l’une des faiblesses documentées par la Cour des comptes : le manque d’interconnexion informatique entre les CRIs et les administrations partenaires, ainsi que les limites du système SI-INVEST alors en place. Dans sa réponse officielle incluse dans le rapport de la Cour, le ministère chargé de la supervision s’était en effet engagé à développer “ un portail électronique permettant aux investisseurs de suivre leur dossier ” et un système d’information unique pour la création d’entreprise, un point de contact unique.[8] — un engagement que le déploiement généralisé de CRI-Invest respecte, au moins en partie.
2022–2025 : changements de supervision, le CRUI prend de l’élan
Le 12 novembre 2022, le ministre de l’Intérieur a annoncé devant le Parlement le transfert de la supervision des CRIs du ministère de l’Intérieur au ministère délégué chargé de l’investissement, de la convergence et de l’évaluation des politiques publiques – alors dirigé par Mohcine Jazouli – conformément à la loi 47-18 et conformément au Pacte national d’investissement. Les Walis conservent un droit de surveillance, notamment le pouvoir de demander la réexamen d’un dossier rejeté.
La loi n° 22-24, finalement adoptée en décembre 2024 et publiée le 20 janvier 2025, complète le cadre : les avis du CRUI deviennent pleinement contraignants ; des délais plus serrés sont fixés (20 jours pour la décision du CRUI, 10 jours supplémentaires pour la finalisation administrative, transmission des dossiers par le secrétariat du CRI dans un délai de 2 jours, avis de réunion 5 jours à l’avance) ; les directeurs du CRUI sont habilités à conclure directement, sous la supervision du gouverneur, des accords d’investissement pour des projets inférieurs à 250 millions de MAD ; le conseil d’administration se compose de deux sessions par an, avec la création d’un poste de secrétaire général pour soutenir le directeur ; et une nouvelle commission d’appel dédiée aux litiges des investisseurs remplace l’ancien mécanisme de recours.
2026 : le décret d’application complète la réforme
Le décret n° 2-26-564, récemment publié au Journal officiel, modifie et complète le décret d’application n° 2-19-67 (2019), clôturant ainsi, à ce jour, le cycle réglementaire ouvert par la loi n° 22-24.[9]. Signé par le Chef du gouvernement et contre-signé par les Ministres de l’Intérieur, de l’Investissement et des Finances, ce texte formalise la commission d’appel prévue par la loi : une commission ministérielle présidée par le Chef du gouvernement lui-même, composée du Ministre de l’Intérieur, du Ministre des Finances, du Ministre de l’Investissement et du Secrétaire général du gouvernement, avec un délai maximal de 45 jours pour statuer sur une demande d’appel. Un comité technique de pré-examen, présidé par le ministère de l’Intérieur, examine les dossiers en amont ; le secrétariat de la commission d’appel est également assuré par ce même ministère. L’article 4 du décret soumet ainsi les CRIs aux règles du décret public de marchés du 8 mars 2023 — un point notable de discipline budgétaire pour les établissements publics récemment autonomisés financièrement.
Ce décret clarifie un point qui restait incertain depuis le transfert de supervision de 2022 : tandis que la direction politique des CRIs est désormais confiée au ministère de l’Investissement, le Wali continue de présider le CRUI au niveau régional et de signer les accords d’investissement, tandis que le ministère de l’Intérieur reste au cœur du mécanisme d’appel — tant en tant que membre de la commission d’appel que responsable de son secrétariat et du comité technique qui le soutient.
Perspective WL Advisory
Une réforme bâtie grâce à des corrections successivesTrois réformes législatives, une plateforme numérique et un grand décret d’application en vingt-quatre ans ne sont pas signe d’instabilité ; au contraire, ils sont le signe d’un système guidé par la correction continue de ses propres points faibles, sous une pression politique constante depuis la critique royale de 2017. Chaque étape a répondu à l’échec visible de l’étape précédente — l’autonomie de gestion sans personnalité juridique (2002) s’est heurtée à l’absence d’une stratégie commune et à une interconnexion informatisée insuffisante ; la personnalité juridique et le CRUI (2019), complétés par la numérisation de CRI-Invest (à partir de 2020), se sont heurtés à des avis non contraignants et à des circuits décisionnels encore trop centralisés ; la loi 22-24 et son décret d’application de 2026 répondent directement à ces deux derniers points, en donnant enfin une forme concrète à la procédure d’appel.
Une instance confiée à l’autorité qui détient les clefsConserver le ministère de l’Intérieur au cœur de cette procédure d’appel nous semble une bonne décision de conception, et non un frein à la logique de convergence en cours depuis 2022. Un mécanisme d’appel n’a de valeur que si il conduit à une décision effectivement appliquée sur le terrain — et c’est le ministère de l’Intérieur, par l’intermédiaire du Wali, qui conserve l’autorité hiérarchique sur les administrations décentralisées régionales et locales sur lesquelles le traitement d’un dossier d’investissement dépend en pratique (urbanisme, terrains, autorisations communales). Confier la gestion du secrétariat et la pré-examen technique des recours à l’autorité qui détient effectivement les clefs de ces administrations, plutôt qu’à un ministère sectoriel dépourvu de pouvoir hiérarchique local, est ce qui donne à cet appel une réelle chance de succès — plutôt que de rester une simple façade procédurale.
Exécution régionale, l’aspect le plus flou du texteCe que la loi ne dit toujours pas, c’est comment le champ d’application de chaque réforme se traduira dans la capacité d’exécution régionale – qui reste inégale et sur laquelle, à ce stade, nous disposons essentiellement de chiffres officiels jusqu’en 2015. Notre lecture, tirée de l’expérience directe de réformes similaires : le plus dur d’une réforme institutionnelle n’est jamais la promulgation de la loi ou la publication du décret ; c’est la capacité de l’administration régionale à absorber de nouveaux délais, de nouveaux outils numériques et de nouvelles responsabilités à la même cadence partout. C’est précisément cette lacune que nous allons documenter dans le prochain Brief de cette série, consacré au CRUI, puis dans le Brief n° 6, consacré à un benchmark de la communication des 12 CRIs actuels.
L'accès aux données, un problème non résoluLe nombre de dossiers traités, leur répartition sectorielle et, surtout, leur impact sur l’emploi, déclinés par province – voire par commune – sont précisément les données qui permettraient à un investisseur, un chercheur ou un élu local d’évaluer objectivement le fonctionnement d’un CRI, plutôt que de se contenter de chiffres agrégés issus de 2015. Certaines CRI publient aujourd’hui des données de performance sur leurs propres sites web ou dans des rapports d’activités ponctuels ; d’autres ne publient rien de comparable. Cette inégalité n’a plus de justification technique : puisque CRI-Invest est une plateforme unifiée répartie sur les 12 centres, les données de suivi des dossiers existent déjà dans un seul système. Il ne manque plus que de mettre en place un mécanisme de publication normalisé – un tableau de bord national, actualisé et décliné par région, province et commune – pour transformer une infrastructure de traitement des dossiers en une infrastructure de reddition de comptes publique. C’est un problème qui aurait pu être réglé par la loi 22-24 et son décret d’application de 2026, et qui ils laissent, pour l’instant, ouvert.
Ce que cela signifie pour vous
Pour un investisseur : le cadre juridique qui régit votre dossier aujourd’hui n’est plus celui de 2002, ni même celui de 2019 — des délais contraignants, la soumission en ligne et le suivi via CRI-Invest, la signature décentralisée des accords d’investissement et, désormais, une procédure d’appel clairement aménagée sur 45 jours modifient la manière dont un projet doit être préparé, séquencé et, lorsqu’il est bloqué, contesté. Pour une institution ou un partenaire technique : ce dernier décret offre une fenêtre concrète pour évaluer, région par région, si les nouveaux délais légaux — aussi pour le CRUI que pour la commission d’appel — sont effectivement respectés en pratique, et pour demander la publication des statistiques officielles mises à jour, les dernières données publiques disponibles datant de 2015. L’écart entre le texte et sa mise en œuvre demeure le point numéro un de vigilance.
Sources
[1]Lettre de Sa Majesté le Roi Mohammed VI au Premier ministre, 9 janvier 2002, sur la gestion décentralisée des investissements. Maroc.ma.
[2]Tribunal des Comptes du Royaume du Maroc, Évaluation de l’expérience des Centres Régionaux d’Investissement, rapport publié en janvier 2023 (données couvrant la période 2003-2015).
[3]Tribunal des Comptes du Royaume du Maroc, Évaluation de l’expérience des Centres d’investissement régionaux, rapport publié en janvier 2023, p. 3, 13–15.
[4]Décret n° 2-15-40 du 20 février 2015 fixant le nombre de régions, leurs noms, leurs capitales ainsi que les préfectures et provinces qui les composent, publié en vertu de la loi organique n° 111-14 relative aux régions.
[5]Allocution de Sa Majesté le Roi Mohammed VI à l’égard de la Nation à l’occasion de la Journée du Trône, le 29 juillet 2017 (texte officiel en anglais, Maroc.ma, “ Texte intégral de la déclaration royale à l’occasion de la Journée du Trône ”).
[6]“ Réforme des centres régionaux d’investissement : vers une gouvernance renforcée et unifiée ”, Le360, et “ Exclusif. CRI : ce que prévoit le projet de réforme ”, Le360 — dans lesquels le gouvernement décrit explicitement le projet comme un “ chantier prioritaire ” (réforme prioritaire).
[7]Rapport d’activité du Centre régional d’investissement de Marrakech-Safi, 2020, cité par LeSiteinfo.com : “ Marrakech : la plateforme ‘CRI Invest’ a contribué à réduire le délai de traitement des dossiers d’investissement ”, 14 mars 2021 ; portail Maroc.ma, page de service “ Plateforme CRI-Invest ”.
[8]Tribunal des comptes du Royaume du Maroc, Évaluation de l’expérience des Centres d’investissement régionaux, rapport publié en janvier 2023, réponse du ministère, p. 19.
[9]Décret n° 2-26-564 modifiant et complétant le décret n° 2-19-67, Journal officiel n° 7530 du 30 juillet 2026.

